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En Afrique

oser la science reste plus compliqué en terre francophone qu’anglophone

« En Afrique, la science au féminin » . Les femmes scientifiques issues de pays francophones cumulent des discriminations liées au genre et à la langue.

Samiratou Ouédraogo se souvient encore du déclic. C’était en 2016, le mouvement Women in Global Health, lancé aux Etats-Unis, publie une liste de chercheuses en santé mondiale qui fait la part belle aux scientifiques issues de pays en voie de développement. Doctorante en santé à Montréal, la jeune femme et ses collègues se trouvent là face à l’évidence que « seules 5 % des femmes sont francophones », raconte-t-elle aujourd’hui.

Deux ans plus tard, elles lancent ensemble la version francophone de la liste, mais le constat perdure que les anglophones gardent leur train d’avance. Si l’on se concentre sur l’Afrique subsaharienne, l’Unesco, dans son rapport sur la science, met en évidence ce retard. Les femmes représentent en moyenne 26,9 % des chercheurs africains dans les pays anglophones, contre 20,9 % côté francophone. Avec de nombreuses disparités entre les pays, le Sénégal et Madagascar notamment tirant la moyenne vers le haut.

Pourquoi est-il encore plus difficile de s’orienter vers les sciences en terres francophones que dans l’Afrique anglophone ? Faut-il y postuler que, du temps des colonies, les universités en construction se sont un peu trop inspirées de la Sorbonne et du Quartier latin pour développer plus la littérature et les sciences humaines que les sciences dures ? Ce qui pourrait expliquer que 80 % des étudiants qui entrent à l’université aujourd’hui au Sénégal s’engouffrent dans ces secteurs.

A ce poids de l’héritage s’ajoute le coût de plus en plus élevé des installations de laboratoires dans nombre de disciplines scientifiques. Même si de nombreuses collaborations et échanges tentent de rééquilibrer la donne. Cet écart, l’immunologue camerounaise Rose Leke l’estime aussi dû à la langue. A l’université bilingue de Yaoundé où elle enseigne, cette dernière voit ses étudiants francophones partir avec un handicap supplémentaire. « Les francophones ne maîtrisent souvent pas suffisamment l’anglais scientifique pour lire les journaux spécialisés », regrette celle qui a profité des universités américaines en début de carrière.

Deux mondes, deux vitesses

Ce fossé aurait même tendance à se creuser au fil des carrières pour qui n’a pas la chance de passer du côté anglophone. Car les deux mondes n’évoluent pas à la même vitesse. « Les anglophones sont plus actifs pour construire les réseaux, analyse Samiratou Ouedraogo. Et ils n’hésitent pas culturellement à coopérer entre universités. »

Un dynamisme que l’on constate à travers les partenariats Sud/Sud plus aboutis, notamment grâce à l’Afrique du Sud, et Nord/Sud, qui ont du mal à s’affranchir des anciennes relations coloniales.

Le problème est aussi référentiel, selon Youssef Travaly, fondateur du groupe de réflexion All Sights Africa, chargé de promouvoir la science sur le continent. « Que ce soit en Afrique anglophone ou francophone, un article scientifique est considéré comme bon quand il est publié dans Nature ou Science, deux revues américaines. Il n’y a pas de référence africaine, alors que la recherche y est différente du monde occidental, plus tournée vers l’impact pour une société. Il manque une plate-forme pour promouvoir les publications africaines, et pourquoi pas en français », précise-t-il.

Si le terreau scientifique est globalement différent entre les zones anglophone et francophone, les Africaines doivent, d’un côté comme de l’autre, se confronter à la barrière patriarcale, qu’elles ont parfois intégrée à leurs dépens. Une physicienne congolaise parle même « d’autocensure ».

La plate-forme met en relation des scientifiques de tout le continent, au-delà des barrières linguistiques, souvent des jeunes, et pour moitié des femmes. « On a réussi à créer une communauté scientifique, veut croire Youssef Travaly, son ancien vice-président. Des synergies deviennent possibles. »

Quoi qu’il en soit, au fil des ans, Francine Ntoumi voit émerger une génération moins complexée : « C’est une révolution silencieuse, qui se fait pas à pas. » Mais cela reste partout un vrai choix politique, une urgence de plus pour les budgets nationaux déjà exsangues. Car quand on consacre moins de 1 % des budgets nationaux à la recherche, comme c’est le cas partout sur le continent, c’est évidemment trop peu de crédit pour que les femmes se lancent.

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